La mine pendant la guerre de 39-45

    LES DEBOIRES D’EDGAR BRANDT A MONTBELLEUX  ET LA LOGIQUE  INDUSTRIELLE DE GUERRE.

 

     En temps de guerre, le wolfram (ou tungstène, formule WO3) est particulièrement précieux. C’est un matériau rare, reconnu pour ses propriétés physiques : il possède la plus grande résistance à la traction et le plus haut point de fusion de tous les métaux. Sous forme d'alliage, il est utilisé dans l'armement notamment.

     En 1938, dans le but de développer la production de wolfram en France, le ministère des Travaux Publics du gouvernement Daladier vend la concession de la mine de Montbelleux pour 4.000 francs à Edgar Brandt.

     Edgar Brandt est un ferronnier d’art parisien très connu, à l’habileté manuelle  impressionnante ; il a créé des œuvres exceptionnelles, la dalle du Soldat inconnu, par exemple. Pendant la guerre de 1914-18, il a inventé le mortier de 81mm. Partant de là, il s’est intéressé à l’armement et a produit diverses armes dans ses usines de Chatillon-sous-Bagneux et Vernon.

     Le gouvernement du Front Populaire a nationalisé ses usines d’armement. Edgar Brandt a été largement indemnisé et a reçu des millions de francs qui vont lui permettre, dès la chute du Front Populaire, d’acheter plusieurs usines en difficulté mais viables avec l’idée de reprendre ses fabrications d’armes.

  UN ESPOIR DE REMISE EN VALEUR

     Edgar Brandt ne relance pas immédiatement l’exploitation de la mine de Montbelleux, restée à l’abandon depuis 1918, après un sabotage qui avait causé l’incendie de la laverie et l’arrêt de l’exploitation. Il ne reste rien des anciennes installations, l’ouverture du puits s’est effondrée, les poteaux d’étayage des galeries sont pourris, le carreau est envahi par la végétation. Quand Brandt apprend que les Allemands s’intéressent à la concession, il fait réaliser une étude en août 1941 en prévision d’une nouvelle exploitation.

      Le 31 décembre 1941, le docteur Meyer-Oelschudke demande par écrit les titres de propriété et d'exploitation à l‘inspecteur des Mines de Rennes.  « J’ai appris par la Kommandantur de Fougères que le pharmacien Bouffort, Fougères, à l’occasion d’une chasse aux lapins, a fait une découverte qui laisse supposer une présence importante de wolfram. Jusqu’à présent, il semble qu’une seule colline ait été exploitée sur une longueur de 120 mètres. A cet endroit, le wolfram se trouverait disséminé dans un mélange de granit et de granulite de sorte que l’extraction serait difficile et peu rentable. Cependant, il aurait découvert dans les environs de nombreuses veines qui font plusieurs kilomètres de long et qui peuvent être exploitées sans coût particulier car le wolfram se trouve pour ainsi dire en surface.

J’aimerais connaître votre opinion ».

       Les Allemands s’informaient et lisaient la presse : l’Ouest-Eclair évoquait régulièrement le tungstène de Montbelleux.

 

    LES ALLEMANDS S’EMPARENT DE MONTBELLEUX

     Au début de 1942, des négociations ont lieu entre les autorités allemandes et les représentants d’Edgar Brandt ; lui-même est passé en zone libre puis s’est réfugié en Suisse. Des ingénieurs de la société Krupp et de l'Organisation Todt y assistent. Les Allemands proposent de réquisitionner les matériaux et les équipements nécessaires à la réouverture à condition qu’un certain pourcentage de la production soit expédié en Allemagne. Rapidement, les  représentants de Brandt se déclarent incapables d'accepter les conditions fixées par les autorités allemandes et les négociations sont temporairement suspendues.

     En mars 1942, plusieurs spécialistes allemands visitent la mine, en particulier le chef des services géologiques de la firme KRUPP. L'exploitation de ce minerai est primordiale pour les Allemands et le sujet est abordé lors d'un entretien en août 1942 entre Hitler et Albert Speer, son ministre de l’armement et chef de l’organisation Todt. Dans ses notes Speer précise : « J’ai fait un compte-rendu au Führer de l’exploitation de la mine de Wolfram de Montbelleux. Le développement doit être poursuivi à fond ». L’industriel Alfreid  Krupp, un des principaux fabricants d’armes du Grand Reich, membre de la commission de l’armement auprès du ministre, est chargé du suivi.

    Le même mois, les Allemands se saisissent  de la mine sans préavis et sans déclaration de réquisition. Un plan est mis au point par l’Organisation Todt, une convention signée entre l’Organisation et Krupp définit les rôles pour que la mine produise dans moins d'un an.

Le rapport sur les mines pour les années 1942-1943 de l'Administration de Krupp déclare ce qui suit: « À l'instigation du ministre du Reich pour l'armement et la production de guerre et de celui de l'économie, l'assèchement de la mine de Tungstène de Montbelleux a été commencé en Août 1942 par l’Organisation Todt…

A la suite d’un contrat conclu avec l’Organisation Todt, la direction locale des opérations de l’entreprise Krupp agit en tant qu’unité de production indépendante dans le cadre de l’Organisation Todt dans l’exécution de ces taches. Todt fournit une assistance directe, surtout dans les travaux de construction et l’approvisionnement. En tant que représentants des Ministères concernés, l’agent autorisé du Ministre de l’Armement et de la Production pour la Guerre, et le commandant militaire en France, Département des Mines, sont désormais compétents en France ».

    Toujours au mois d’août, une vingtaine de personnalités allemandes (géologues,  techniciens et membres de l’organisation Todt) arrivent à Fougères et engagent immédiatement des travaux préparatoires.

 L’entreprise C. Deilmann, de Dortmund se voit confier l’installation du matériel de surface et la remise en état du puits Surcouf dont le chevalement en bois est édifié en huit jours, la salle des machines de ce puits est aménagée : machine d’extraction de 120 cv, deux compresseurs. En tout 3.000 mètres d’installations (puits, galeries, rails pour tram, structures en hauteur) sont drainés ou construits. La mine est reliée au réseau à haute tension de Dompierre-du-Chemin (100 Kwa) et de Fougères (400 Kwa). Une ligne de chemin de fer raccordant la mine à la gare de la Selle-en-Luitré est prévue.

     L’extraction du Wolfram est urgente pour l’Allemagne et l’organisation Todt embauche sur place. Selon un compte-rendu de l’ingénieur des Mines daté du 10 septembre 1942, l’organisation Todt a passé des contrats avec un certain nombre d’entrepreneurs de travaux publics de la région. Le 28 septembre, l’entreprise Lelandais fait paraitre une annonce dans l’Ouest-Eclair, elle « embauche pour Montbelleux…manœuvres, terrassiers, charpentiers et, spécialistes. Acomptes chaque semaine. Paie régulière chaque quinzaine… ». Les exploitants se plaignent du débauchage de leurs salariés par les autorités allemandes en raison des salaires payés dépassant 15 francs de l’heure. L’effectif au début octobre 1942 semble être aux alentours de 300 hommes dont environ 30 Allemands avec un ingénieur autrichien.

Un résistant, René Artin, recherché par la Gestapo à Rouen, quitte son domicile et s’installe à Fougères où il vit dans l’illégalité. Il se fait embaucher comme mécanicien à Montbelleux. Il est arrêté par les allemands à Parcé le 14 octobre 1943 sur dénonciation et incarcéré à Rennes où il est torturé pendant 17 jours. Condamné à mort par le tribunal allemand le 25 octobre, il est déporté à Compiègne,  à Buchenwald puis à Dora.

Un village est construit sur la face nord de la colline, avec des baraques servant de dortoirs, des jardinets, des allées cimentées, une cantine, des bureaux et une infirmerie. Une station de pompage et de filtrage permet d’avoir de l’eau potable et d’être autonome. L’entreprise Krupp, qui était présente à titre de conseiller, prend la gestion directe de la mine le 1er avril 1943. Des patrouilles surveillent le territoire, seuls les cultivateurs ont le droit de circuler pour accéder à leurs champs. Pourtant des jeunes gens téméraires se permettent d’aller sur place prendre des photos, parmi eux, Francis Battais de Fougères.

UN LEURRE JURIDIQUE

     Brandt tente des démarches auprès de Krupp pour faire reconnaître ses droits. Après intervention du gouvernement français, la direction de Montbelleux démarre le processus d’indemnisation mais en septembre 1943, Krupp prétend avoir abandonné la direction de Montbelleux en faveur d’une organisation d’état  qui travaille dans le cadre de l’Organisation Todt ; elle le confirme à la direction de la mine : « Nous accusons réception de votre lettre mentionnée ci-dessus et approuvons votre façon de procéder dans l’affaire. Cependant nous accordons beaucoup d’importance au fait que l’entreprise Krupp soit exclue des négociations avec les propriétaires et aussi des transactions de paiement aux propriétaires. Ainsi, tout ce qui touche à cette affaire doit être effectué au nom de Todt ». La direction de Montbelleux prend note de la lettre : « Nous conduirons toutes les négociations selon vos directives comme nous l’avons toujours fait jusqu’ici ». Brandt ne reçoit aucune indemnité ni paiement du minerai extrait de sa concession.

     Entre temps, l’entreprise Krupp a remis la mine en route. Dans le rapport de l’Administration principale de l’Extraction des Minerais on peut lire ceci : « On estime à 50 - 60 tonnes la quantité de WO3 trouvée immédiatement après le drainage de la mine. Selon les projets fixés avec les bureaux du Reich intéressés, on prévoyait un rendement journalier de 50 tonnes de minerai brut. Une usine de traitement conçue pour ce volume, a été construite par Krupp-Grusonwerk et mise en opération en septembre 1943. Une production de 5 à 7 tonnes de concentré par mois est prévue après la période initiale de démarrage…

    L’extraction a commencé début juillet. Depuis, environ 1800 tonnes de minerai brut ont été extraites dont la plupart ont été stockées puisque la nouvelle usine de traitement ne pouvait pas commencer à assurer  les opérations de façon régulière avant fin septembre. En plus d’une certaine quantité de concentré qui pouvait être extraite  en utilisant des procédés manuels, une demi-tonne de « bruddle concentrates » a été extraite au cours de l’année du rapport.  En octobre 1943 cependant, on a pu augmenter la production de concentré par l’usine de traitement de minerai brut pour atteindre environ 4 tonnes. 252 personnes travaillaient à la mine à la fin de l’année ».

   En octobre 1943, le chef d'exploitation pour la Maison Krupp, M. Bayle fait visiter la mine à M .Gabel,  directeur des Mines de Berlin et à l'ingénieur des T.P.E. Un plan très élaboré a été trouvé dans les décombres du bureau. Il date de juin 1943, avant la reprise de l‘extraction : 1.500 mètres de galeries auraient permis la production de 15.000 tonnes de tout-venant pendant dix mois. Ce tout-venant aurait donné, après traitement, 80 à 90 tonnes de concentré à 70 % de WO3. En 1944, après le départ précipité des Allemands, on retrouve sur place un important stock de minerai provenant d’une profondeur de 138 m, niveau inférieur à celui déjà connu des anciennes galeries (97 m).

    La guerre s’intensifie : le chevalement sur le puits neuf est entièrement camouflé et prend l’apparence d’un château d’eau ;  la laverie est protégée par des ouvrages en béton. Un blockhaus de défense, digne du Mur de l’Atlantique, permet de protéger la dynamite.

LA DEROUTE ET  LA CUREE

   La Résistance prépare le débarquement. Le 28 avril 1944, Jules Fontaine, responsable FTP pour la région de Fougères sabote trois poteaux de la ligne à haute tension venant de Fougères qui alimente la mine de Montbelleux.

Le 1er août une trentaine de mineurs, essentiellement marocains et algériens, qui logeaient au camp de Montbelleux sont expulsés des baraques ; ils se dispersent dans les fermes et villages proches de la mine. Ils sont considérés comme sinistrés et obtiennent une carte de réfugiés.

   Le 2 Août 1944, l’avancée des troupes alliées oblige les Allemands à évacuer la mine. Avant de partir, ils détruisent à la dynamite les bureaux, la station des compresseurs, la laverie, le treuil du puits d’extraction. Après le départ des Allemands, certains mineurs nord-africains, entièrement démunis, viennent récupérer quelques matelas et objet de première nécessité abandonnés dans le camp. Puis la mine est pillée par les gens des environs. Ils emportent des moteurs, des compresseurs, des marteaux piqueurs, des wagonnets et des rails,  de l’outillage, des pelles, des pioches, etc.

    L’armée américaine porte plainte auprès de la gendarmerie. Un inventaire est établi par Maître Bernard, huissier à Fougères, en présence de l’ingénieur T.P.E. et d’un ingénieur des Etablissements Brandt. Le 25 septembre 1944, l’administration des Domaines attribue aux Ets Brandt le matériel, étant donné qu’il n’a pas été réquisitionné préalablement par les autorités allemandes. Le pillage du matériel et la destruction des installations se poursuivent : baraquements démolis, lignes électriques arrachées, bois de mine sont en partie emmenés comme bois de chauffage. En 1948, il ne reste rien des installations mécaniques.

    Après le procès de Nuremberg qui juge les grands dignitaires nazis, l’armée américaine, dans sa zone d’influence, utilise son droit de poursuivre d’autres criminels de guerre. Alfreid Krupp et onze de ses collaborateurs sont jugés et condamnés par un jugement du 31 juillet 1948 pour crime contre l’humanité pour le pillage, la destruction et l’exploitation des territoires occupés.

    Le pillage de Montbelleux fait partie des accusations. L’entreprise Krupp a bien participé à des actes de spoliation : l’Allemagne et l‘entreprise Krupp se sont octroyé au moins 50 à 60 tonnes d’un métal rare de très grande valeur sans l’autorisation du propriétaire français et sans la moindre compensation ; le système d’exploitation employé - le stripping- (littéralement : décapage, déshabillage) a été conçu pour obtenir le maximum de minerai dans un minimum de temps, sans se préoccuper de l’exploitation future ; s’y ajoutent l’enlèvement du minerai vers l’Allemagne et la destruction systématique des machines au moment de l’évacuation.

   Entre 1948 et 1950, le service des Mines fait pression sur Edgar Brandt, toujours concessionnaire, pour qu’il reprenne l’exploitation. Celle-ci est confiée à la Société des Mines de Puy-les-Vignes (Haute-Vienne) dont le dirigeant Pierre Renaud est le gendre de Brandt..

Photos de Montbelleux prises par  M. Battais, collection J.M. Bodin.

Sources :

La mine de Montbelleux 1903/1983 Luitré (Ille-et-Vilaine) Jean-Marie Bodin.

KRUPP et al. So-called KRUPP Trial. US Military Tribunal Nuremberg, Judgment of 31 July 1948. The Montbelleux mine, France (Extrait traduit par Daphne Pitois).

Edgar Brandt, artiste et industriel atypique. Conférence de Jean Baboux et entretien avec l’auteur.

Service historique de la Défense - Ministère de la Défense - Bureau Résistance.

L’Ouest Éclair 08/12 et 17/12/40 – 13/02/et 28/09/42.

Les ressources minières du Pays – Francis Lebreton - Revue Le Pays 1978.

Témoignage de Jean Bertin, voisin de la mine pendant la guerre.

Archives municipales de Luitré (35)-1944- 4H3.

                                                                            Retour page précédente.